Nous sommes 18 randonneurs, ce jeudi 9 avril, au départ de la randonnée qui débute au cimetière de Roquebrune-sur-Argens. Dès les premiers mètres, la silhouette rouge du Rocher domine l’horizon. Le sentier s’élève progressivement, offrant une vue dégagée sur les toits du village et les collines environnantes.
La montée se durcit à l’approche des crêtes et seuls quelques courageux atteignent le point le plus élevé : l’accès final nécessite de crapahuter sur des dalles inclinées, parfois aidé de mains courantes et de chaînes fixées à la roche. Un passage impressionnant, mais sécurisé, qui conduit au sommet à 373 mètres d’altitude.
Un peu plus loin, un chemin discret mène à la grotte de l’ermite, perchée sur une terrasse naturelle. C’est ici que vécut pendant plus de cinquante ans Frère Antoine, figure spirituelle locale, avant d’être relayé par Laurent Seta, qui occupe aujourd’hui encore ce refuge troglodyte. Un lieu où le silence semble avoir trouvé domicile.
Après avoir été bloqués par une haute grille fermant un chemin privé emprunté à tort, le retour se fera par une petite route tranquille pour rejoindre la Chapelle Sain-Roch.
De la montée sportive aux panoramas grandioses, des monolithes sculptés par le temps à la grotte habitée par deux générations d’ermites, cette traversée du Rocher de Roquebrune offre une immersion rare dans un paysage où chaque étape raconte une histoire.
Légende des Trois Croix du Rocher de Roquebrune‑sur‑Argens :
Selon la tradition locale, au moment de la mort du Christ, la terre aurait tremblé jusqu’en Provence : le Rocher se serait fendu en trois grandes failles, symbolisant les trois croix du Calvaire. Ces fissures spectaculaires, visibles encore aujourd’hui, auraient inspiré les habitants à dresser trois croix au sommet pour commémorer ce signe divin. Dès le XVIIᵉ siècle, des pèlerinages s’y déroulaient ; on appelait alors la montagne le Rocher des Trois Croix.
Les croix originelles, probablement en bois ou en fer, ont disparu avec le temps. Elles sont attestées par un ex‑voto du XVIIIᵉ siècle et un tableau du XIXᵉ représentant saint Antoine devant le village et le rocher. Pour préserver la mémoire du lieu, la municipalité a fait appel dans les années 1990 au sculpteur Bernar Venet, installé au Muy. Il réalisa trois croix monumentales en acier, inaugurées le 11 juillet 1991, chacune inspirée d’une célèbre peinture de la Crucifixion :
Aujourd’hui, les Trois Croix dominant la vallée de l’Argens sont visibles à des kilomètres à la ronde et constituent un repère spirituel autant que géographique.
Frère Antoine, l'Ermite du Rocher :
Frère Antoine, né Louis Chauvel en 1923, entre très jeune dans la vie religieuse. Il devient moine cistercien, attiré par la prière, la solitude et la simplicité radicale.
Mais sa vocation prend une tournure singulière : il ressent l’appel d’une vie encore plus dépouillée, plus retirée, plus libre. Il quitte alors la vie monastique classique pour devenir ermite.
Dans les années 1960, il découvre le Rocher de Roquebrune-sur-Argens, massif rougeoyant, puissant, presque sacré. Il y trouve une petite cavité naturelle, une grotte ouverte sur le vide.
Il s’y installe… pour quelques jours, pense-t-il. Il y restera plus de 50 ans.
Sa grotte n’a ni eau, ni électricité, ni confort. Il vit de presque rien :
Il descendait parfois au village pour acheter un peu de nourriture ou recevoir des dons. Les habitants l’ont vite adopté : discret, doux, souriant, il ne demandait rien mais accueillait tout.
Contrairement à l’image du solitaire farouche, Frère Antoine aimait écouter.Des centaines de personnes sont montées jusqu’à sa grotte : Il ne prêchait pas. Il parlait peu. Il écoutait, il apaisait, il souriait.
En 2017, à plus de 90 ans, il fait une chute dans sa grotte. Son état nécessite des soins. Il est alors accueilli dans une communauté religieuse de la Drôme.
Il ne reverra plus sa grotte. Frère Antoine s’éteint le 22 octobre 2021, à 98 ans, dans la paix, entouré de religieux.
Un ami proche, Laurent Seta, qui l’a accompagné pendant des années, a repris la vie d’ermite dans la même grotte. Il y vit toujours, dans un esprit de continuité, mais avec sa propre personnalité.
La grotte reste donc habitée, et le lieu continue d’être un espace de silence et de rencontre.